Alain Bombard : 113 jours à bord d’un pneumatique

Jeune interne à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer, Alain Bombard, est profondément marqué au printemps 1951 par le naufrage d’un chalutier provoquant la mort de quarante-trois marins. Persuadé que ce genre de catastrophe peut être évité, il décide alors de consacrer ses recherches à la survie de l’homme en haute mer. C’est à lui que l’on doit les méthodes aujourd’hui en vigueur pour faire face aux situations extrêmes lors d’un naufrage.

L’Hérétique

« Hérétique »… tel est le qualificatif que certains de ses contemporains – journalistes, marins, scientifiques – avaient cru bon de donner au docteur Bombard. Il faut dire que ses idées sont alors pour le moins peu orthodoxes puisqu’il prétend qu’il est possible de survivre plus de trois jours sans eau et plus de huit sans vivres. Selon lui, les passagers du Titanic ne sont pas morts de soif ou de faim mais de frayeur ! « La mer – affirme-t-il – constitue pour le naufragé un danger perpétuel, mais elle n’est pas haineuse et surtout pas stérile. » Ces théories paraissent pour le moins farfelues alors que tant de navires continuent à périr avec leurs équipages chaque année. On estime ainsi à l’époque que plus de cinquante mille personnes meurent à bord des bateaux de sauvetage traditionnels… S’intéressant aux problèmes de la résistance à la faim, à la soif et à la fatigue, il n’hésite pas, dès 1951, à traverser la Manche à la nage après avoir enduit son corps de graisse afin d’éviter l’hypothermie.

L’Hérétique échoué sur la plage de la Barbade après la traversée de l’Atlantique. (Archives Zodiac)

Il se penche ensuite sur la question des embarcations pneumatiques qui constituent alors une innovation relativement récente loin d’avoir conquis le grand public comme les milieux spécialisés. La Société Zodiac, à l’origine spécialisée dans les ballons et les dirigeables, est la première à développer un type pratique particulièrement bien conçu dû à l’imagination de l’un de ses ingénieurs, Pierre Debroutelle. Dans le cadre d’un projet visant à trouver une alternative aux procédés en vigueur lors de l’embarquement de torpilles et de bombes à bord des hydravions en rade de Cherbourg, celui-ci imagine en 1937 une embarcation rustique constituée de deux fuseaux gonflables à bouts pointus de quarante centimètres de diamètre sur trois mètres de longueur reliés par un plancher en contre-plaqué épais. Assujetti entre les flotteurs, un tableau arrière en bois permet le godillage tandis qu’à l’avant une bavette en tissu caoutchouté est aménagée pour éviter les entrées d’eau, le pilotage se faisant à l’aide de grandes perches.

Debroutelle améliore par la suite son invention qui préfigure bientôt les futures embarcations développées par la firme Zodiac à partir de la fin des années 1940 : conçu en forme de U, le modèle est ainsi composé de deux chambres à air latérales réunies à la proue par un flotteur, la poupe étant tronquée pour permettre la pose d’un tableau de bord en bois sur lequel est fixé un moteur de hors-bord. Ce n’est donc pas le fait du hasard si Bombard, à la recherche d’un canot gonflable, entre en contact avec Debroutelle qui est séduit par les théories du jeune médecin et accepte de mettre à sa disposition un modèle de série conçu pour la Marine, un canot Zodiac type 3420 en tissu double caoutchouté, doté d’une simple voile, qu’ils baptisent L’Hérétique… Bombard vient de prendre un poste de chercheur au Musée océanographique de Monaco où il passe ses journées à analyser la composition de l’eau de mer ainsi que le comportement des naufragés. Désormais, il se sent prêt à prouver la validité de ses théories en les mettant en pratique dans le cadre d’une traversée de l’Atlantique Nord.

Un homme à la mer

Le 26 mai 1952, Alain Bombard appareille de Monaco en compagnie du Britannique Jack Palmer, qui s’est porté volontaire, avec pour tout appareillage un sextant, un filet à plancton et quelques livres. Pour lutter contre les effets mortels de la déshydratation, les deux hommes boivent de l’eau de mer. Après dix-huit jours de lutte contre les éléments, ils atteignent les Baléares d’où ils se font remorquer jusqu’à Tanger. Jack Palmer décide d’abandonner. Commence alors une longue traversée en solitaire de l’océan au cours de laquelle Bombard veut démontrer que le mental constitue le facteur essentiel pour la survie du naufragé. Luttant contre l’angoisse de la nuit et l’ennui de journées interminables, il a pour unique alimentation le produit de sa pêche, du plancton et pour seule source d’eau douce le « jus » des poissons et la collecte issue des rares jours de pluie. Cette expérience a également pour but de démontrer la valeur et l’excellente tenue à la mer d’un engin de sauvetage pneumatique alors considéré comme d’une solidité douteuse. Petit à petit, la peur de la crevaison du canot, les diarrhées et la perte de poids affaiblissent son organisme et il doit écoper sans arrêt à l’aide d’une chaussure et de son chapeau. Mais il tient bon et après 113 jours de mer, dont 65 depuis les Baléares sans eau ni vivres, Bombard touche enfin terre à La Barbade le 23 décembre 1952, son périple fou lui ouvrant les portes d’une immense notoriété.

Réception en l’honneur du docteur Bombard photographié ici aux côtés des principaux responsables de la firme Zodiac. (Archives Zodiac)

À son retour en France, le docteur Bombard multiplie les conférences et se lance dans l’écriture d’un livre, Naufragé volontaire, qui connaît un succès retentissant lors de sa parution en 1953. Des instituts scientifiques lui confient de nombreux travaux de recherche tandis que son expérience fait l’objet d’études poussées, parfois controversées. Sur un plan plus pratique, la Société L’Angevinière lui offre l’opportunité de créer une gamme de radeaux de sauvetage pneumatiques à gonflage instantané qui seront bientôt communément appelés des « Bombard », premier matériel français de survie homologué. Cette effervescence n’est pas étrangère à la promulgation, les 14 janvier et 3 mai 1955, de deux décrets rendant obligatoire à bord des navires de commerce les radeaux pneumatiques à gonflage instantané.

Survivre en mer :
les leçons d’Alain Bombard

En démontrant que le décès de la grande majorité des naufragés est consécutif au désespoir et à la peur, bien plus qu’à la soif et à la faim, Alain Bombard a bouleversé les conceptions jusqu’alors en vigueur sur la survie en mer. On sait désormais qu’il est possible de lutter contre la déshydratation en extrayant l’eau des poissons issus de la pêche, à l’exception des raies et des requins, dont le taux de salinité menace les reins, sachant qu’il faut 3 kg de poisson pressé pour assurer la ration d’eau quotidienne nécessaire. En cas de pénurie d’eau douce, il est possible, par ailleurs, de boire de l’eau de mer pendant cinq jours à raison de 500 grammes par jour (par gorgées toutes les 2 ou 3 heures), puis d’alterner avec de l’eau douce pendant trois jours, prolongeant ainsi de façon considérable le temps de survie. L’alimentation est constituée des produits de la mer qu’il faut apprendre à repérer et à récupérer. La pêche se pratique idéalement tôt le matin et à la nuit tombante tandis qu’il est possible de ramasser des poissons volants dans les eaux chaudes. En outre, le plancton constitue une source de protéines et de vitamines (notamment de vitamine C) essentielle à la survie à raison d’au minimum 2 cuillères à café par jour. Il est donc important de disposer d’un filet à plancton qui peut se confectionner à partir d’un bas de femme…

Canot de sauvetage à gonflement automatique conçu par Zodiac au début des années 1950. A gauche, Pierre Debroutelle, le père du canot pneumatique moderne. (Archives Zodiac)

Enfin, la vie à bord du radeau de survie doit faire l’objet d’une attention toute particulière. La première précaution est d’y amarrer tout ce qui peut être utile (eau, nourriture, instruments de navigation, équipements de survie) afin de ne rien perdre. Ensuite, il convient de lutter contre l’ennui, la lassitude et le désœuvrement en trouvant des occupations et en gardant un rythme de vie fixe et réglé sur le soleil. Par ailleurs, le radeau doit faire l’objet d’une attention de tous les instants car il constitue le support de survie du naufragé. Cela peut nécessiter de le regonfler voire même de prévenir toute fuite, y compris par l’emploi de colle « physiologique ». Ne pas paniquer, garder un bon moral, toujours croire en son destin et en l’arrivée prochaine des secours sans prendre de risque excessif, tels sont les ultimes enseignements de l’incroyable épopée du docteur Bombard.

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Paul Villatoux
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Paul Villatoux

Docteur en Histoire, Paul Villatoux est responsable de plusieurs magazines et se focalise sur les récits de survie.

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