Installer un camp de base dans la forêt tropicale Salonga

Passer plusieurs semaines en compagnie du Peuple de la Forêt dans l’immense forêt humide de la Salonga au Congo, ça ne pouvait qu’être une leçon à la fois d’humilité, mais surtout riche en apprentissages de toutes sortes.

Parmi ceux-ci, s’installer pour un long moment dans un environnement chaud et humide avec quasi rien. Et comme nos latitudes sont toujours plus chaudes et plus humides, peut-être que ces savoir-faire sont transposables ou le seront sous peu.

Sommaire :
LA BASELA NOURRITURE LE MOBILIER – IV L’EAU & L’HUMIDITÉ

Ce que je trouve le plus stupéfiant avec ces hommes et ces femmes nés dans les grandes forêts primaires, c’est leur aptitude à faire efficace, à faire vite, à faire pratique et le tout dans une grande simplicité. Car si moi je survis dans ce type d’environnement, eux ils vivent. Et la différence est de taille, car alors que la moitié de mon énergie mentale et physique est consacrée à m’adapter, la totalité de la leur est fonctionnelle. Il y aurait suffisamment à écrire pour faire un livre au sujet de l’expérience partagée avec eux, mais cet article se focalise sur l’installation du camp de base en bord de rivière, à l’orée de la forêt primaire.

Salonga

La forêt de la Salonga
Description : Forêt tropicale dense et humide, un gigantesque marais originel à la végétation dense.
Situation : Dans le Parc National de la Salonga
Surface : 36.000 km2
Localisation : République démocratique du Congo, sur les provinces de Tshuapa, Kasai, Mai Ndombe et Sankuru
Coordonnées : 2° 00’00’’ S, 21° 00’ 00’’E
Caractéristiques : Plus grande réserve de forêt tropicale pluviale d’Afrique • Très isolée et accessible seulement par voie d’eau
Habitat de plusieurs espèces endémiques menacées : bonobo, paon du Congo, éléphant de forêt, pangolin géant.
Patrimoine mondial de l’UNESCO (depuis 1984) • Sur la liste du patrimoine en péril depuis 1999

La première action d’ampleur est le déboisement d’une parcelle. Indispensable pour produire le matériau pour les travaux lourds, mais aussi pour des raisons de sécurité.
La première action d’ampleur est le déboisement d’une parcelle. Indispensable pour produire le matériau pour les travaux lourds, mais aussi pour des raisons de sécurité.

LA BASE

La première étape lors de l’installation consiste à déboiser une surface. Les bois servent ensuite à la construction en plus de mettre en sécurité la zone. Supprimer les arbres permet d’éviter l’approche des animaux qui n’aiment pas être à découvert, idem pour les serpents, limiter les insectes et éviter un écrasement sous un arbre abattu par effet domino suite à une tempête ou sous le poids des lianes.

Ce dernier point est une vraie préoccupation en forêt tropicale. Les habitants du camp doivent être scrupuleux sur l’hygiène et le traitement des déchets sous peine de voir le camp rapidement envahit par de la vermine volante et rampante, insectes et rongeurs, tous vecteurs de maladies infectieuses et désagréments divers. Les latrines, douches et fosses à déchets sont toutes creusées à la main.

Les différents éléments nécessaires sont construits dans du bois vert et assemblés par des lianes de différentes épaisseurs. Deux modèles de douches sont fabriqués. Le premier est un modèle surélevé dont le principal avantage est de réduire le nombre d’insectes sous les bois où ruisselle l’eau, mais qui nécessitent plus de suivi pour éviter la rupture d’un bois du plancher ou de l’échelle d’accès.

La construction des latrines commence par le creusage d’une fosse de 8m3 (2x2x2m) étançonnée par des troncs de petite section. Les palissades de tous ces lieux d’aisance sont conçues de la même façon : tressage de feuilles de palmiers et jointure des bois de soutien par des lianes.

NOURRITURE

La nourriture est évidemment simple et répétitive, mais peut être bonne tout de même grâce aux épices. Au camp, la cuisson au feu permet de préparer poisson et manioc. Dès qu’on est en mouvement dans les profondeurs de la forêt, le plat unique est alors composé de chikwangue (voir encadré) qui a le mérite de se conserver longtemps même par 40 degrés. La forêt fournit la viande, mais aussi le dessert grâce à la présence de nombreux fruits. La rivière pourvoit en poissons.

Le chikwangue est un aliment de base en forêt, et dès qu’on s’y déplace quasiment le seul emporté. ©Laurence Vanderhaeghen
Le chikwangue est un aliment de base en forêt, et dès qu’on s’y déplace quasiment le seul emporté. ©Laurence Vanderhaeghen
Repas en patrouille. 
© Laurence Vanderhaeghen
Repas en patrouille. © Laurence Vanderhaeghen

Chikwangue : un repas de survivaliste
Le chikwangue (kwánga en lingala) est un mets traditionnel du bassin du fleuve Congo.
La préparation est assez longue et peut réclamer 1 à 2 semaines. Entre trempage, émiettement et égouttage, les étapes sont assez longues. La matière est ensuite travaillée à la main, puis cuite à la vapeur.

On lui donne alors la forme de boudins qu’on enveloppe dans des feuilles de bananier, mais, idéalement, celles de ngungu, mikungu sont privilégiées, car elles donnent une saveur particulière.
Ensuite, on fait à nouveau cuire à l’étouffée le tout. Le produit obtenu est de consistance caoutchouteuse, a peu de goût, mais est très nourrissant et se conserve plusieurs jours.
Utilisation : La chikwangue accompagne de nombreuses préparations d’origine animale ou végétale. On l’utilise aussi pour manger une sauce avec les doigts. Comme elle peut se conserver plusieurs jours, c’est le repas idéal à emmener en forêt profonde.

MOBILIER

Comme pour le reste, le mobilier est fabriqué avec ce que la forêt offre. La conception de tables de différentes tailles, de chaises, de porte-baquet pour l’eau, de lits s’opère sans vis ou clous. Des systèmes de cheville ou de tenon-mortaise simplifié, de nœud et ligatures permettent l’assemblage. Une connaissance des variétés de bois à privilégier pour telle ou telle utilité est nécessaire et évidemment un savoir-faire particulier est indispensable pour le façonnage des languettes de bois.

ACCESSOIRES

En plus des besoins basiques comme énumérés ci-dessus, la forêt fournit tout le nécessaire pour construire des accessoires comme des balais, des pièges à animaux ou à poissons et même un banc à haltères pour les amateurs ! Pour le transport, la construction d’une petite pirogue réclame 4 à 5 jours de travail pour 4 hommes. Une grande pirogue peut facilement en réclamer 15 !

Une bâche bleue de bricolage est un indispensable de la vie en forêt tropicale. Au camp de base, elle assure l’étanchéité de la tente qui sert d’abri contre les insectes.
Une bâche bleue de bricolage est un indispensable de la vie en forêt tropicale. Au camp de base, elle assure l’étanchéité de la tente qui sert d’abri contre les insectes.

EAU & HUMIDITÉ

L’hygrométrie oscille en permanence entre 96 et 100% d’humidité dans l’air, les pluies sont fréquentes et évidemment diluviennes. Protéger ses effets et sa personne durant la nuit est parfois compliqué et finalement l’objet le plus précieux est une grande bâche de jardinage. Elle permettra de doubler le toit d’une tente bon marché, la rendant ainsi résistante à la fois au poids de l’eau et aux fuites. Ensuite, lorsqu’il s’agira de progresser loin de ce camp de base en forêt, cette même bâche constituera à elle seule l’abri de l’équipe. Pratique, bon marché et efficace.

Conserver l’eau filtrée réclame des bidons en plastique propre, une des rares choses que la forêt ne fournit pas et qu’il faut anticiper. Idem avec un fût étanche pour le matériel ou les médicaments sensibles.

Les leçons apprises d’un séjour en forêt tropicale avec des spécialistes innés de la (sur)vie en forêt confirment les fondamentaux de l’approche occidentale de la survie. On pourrait le résumer par l’emport d’un outil tranchant, du nécessaire pour allumer un feu et traiter/stocker de l’eau, quelques connaissances pour s’équiper et s’abriter, mais surtout une posture indispensable : s’adapter en se contentant de peu et considérer les désagréments comme autant de chances de devenir meilleur.

Retrouvez cet article dans
survival numéro 27

Commander survival n°27

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Joël Schuermans

Après 12 ans passés dans une unité commando, il a repris une carrière de medic spécialisé dans les zones hostiles et/ou isolées. Aventurier et voyageur au long cours, il est un spécialiste médical pour expéditions et missions lointaines. Conseiller éditorial du magazine Survival, auteur de plusieurs livres et de nombreux articles. Vidéaste et photographe, il réalise des reportages écrits et vidéos sur certains sujets d'aventure et notamment sur les rangers de la lutte anti-braconnage en Afrique.

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