Survivre et secourir dans la zone rouge

Piégé dans la Zone Rouge, comment réagir pour augmenter ses chances de survie ? Vous ou la personne qui vous accompagne êtes blessé, que faire ?

Dans le numéro 12 de Survival, on a longuement discuté de l’IFAK (Individual First Aid Kit), de son contenu et de son utilité. Même pour entrer dans un avion ou une salle de concert, si celui-ci ne contient pas de ciseaux, à l’heure actuelle, se balader partout avec un IFAK ne pose aucun problème. On peut les acheter facilement (Internet), les caser aisément (compacts, sous vide), les faire entrer partout et leur validité est quasi sans limites, plus d’excuses pour ne pas en être équipé, et en équiper nos familles, 24/7/365 ! Mais s’ils peuvent aider à faire la différence entre la vie et la mort, c’est à 2 conditions : en disposer en temps réel (sur soi) et savoir quoi faire avec le contenu le jour où tout bascule. Blessé(e) en zone hostile, que faire, quand le faire, où et comment le faire ?

Un tireur actif fait irruption dans un lieu public ; grièvement blessé, ce citoyen a peu de temps pour réagir avant de perdre connaissance. Si son artère fémorale est sectionnée, sans réaction adéquate, il mourra dans les 5 à 10 minutes, bien avant la sécurisation de la zone et l’intervention du personnel médical professionnel.

C’est à toutes ces questions que le Département de la Défense US a souhaité répondre au début des années 90 suite à l’échec militaire, relaté dans le film « La chute du Faucon noir (R. Scott) », survenu à Mogadiscio (Somalie) les 3 et 4 octobre 1993 et au cours duquel dix-neuf militaires américains, notamment, trouvèrent la mort dans les combats. 

I – Naissance du TCCC

Conscient des failles de leurs procédures médicales qui avaient peu ou pas évolué depuis la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine commença au début des années 90 à chercher une meilleure réponse pour la prise en charge de ses blessés traumatiques. Sous l’impulsion du Colonel F. Butler et d’autres, ils menèrent des recherches poussées sur les décès au combat durant la Guerre du Vietnam. Ces travaux leur permirent d’établir et catégoriser les causes de ces morts, mais surtout celles que l’on pouvait qualifier d’évitables. C’est ainsi qu’en 1996 naissait la doctrine médicale du TCCC (Tactical Combat Casualty Care) que l’on pourrait traduire par « soins tactiques aux blessés de combat ». Depuis, la doctrine n’a cessé d’évoluer et est devenue la référence en termes de prise en charge des blessés sur les théâtres d’opérations et a été largement adoptée comme standard de soins par la plupart des armées modernes. À juste titre, car la doctrine fonctionne et des études récentes démontrent que jamais le taux de survie des blessés au combat n’avait été aussi élevé. Le point sans doute le plus marquant de cette doctrine a été la réhabilitation du garrot. En effet, son usage avait été banni depuis la Seconde Guerre, puis peu à peu réhabilité grâce notamment à leur amélioration technique. Aujourd’hui, il y a un large consensus pour dire qu’il a sauvé la vie de milliers de soldats sur les champs de bataille de la planète. Initialement dédiés aux théâtres d’opérations militaires, le TCCC et ses ramifications, dont ce texte, ont tout leur sens dans certains évènements survenant en contexte civil. Puisque attentats, explosions kamikazes, attaques au couteau, au véhicule bélier, fusillades ou un mélange de tout ça transforment en l’espace d’un plus ou moins long instant nos villes en champ de bataille. Il s’agit dès lors d’être capable de s’adapter et de basculer en mode « tactique », puisque durant quelques heures, c’est de cela qu’il s’agit alors. 

« Certains évènements transforment momentanément nos villes en champ de bataille »

Mali, Bamako, Novembre 2015, attaque de l’hôtel Radisson. 2 tireurs actifs, 22 morts, 10 blessés. Vue de l’ascenseur et d’un palier. Lors de ce type d’évènements, des lieux civils se transforment momentanément en zone de guerre.

Les décès évitables

Le groupe de travail du Colonel Butler a donc déterminé les 3 causes majeures qui pourraient être évitables le plus efficacement sur les théâtres d’opérations. 


Les 3 causes principales de décès évitables ou urgences vitales, comprendre par ce terme ce qui tue dans les premières minutes si on ne fait rien, sont, par ordre d’importance en termes de décès occasionnés :

  1. Les hémorragies massives des extrémités (+/ — 61 % des décès évitables)
  2. Le développement de pneumothorax sous tension (+/ — 33 %)
  3. L’obstruction des Voies Aériennes Supérieures (+/ — 6 %)

Suite à la multiplication des attentats et attaques de tireurs actifs (amoks), certaines études récentes ont été menées et publiées concernant la spécificité des causes de décès de victimes civiles en contexte hostile. Mettant en avant les différences spécifiques entre les victimes civiles et militaires, relatives à l’équipement de protection, le sexe, la condition physique, la tranche d’âge des victimes, notamment, une de ces études (Smith ER, Shapiro G, Sarani B., 2016) avance l’hypothèse d’une classification différente de ces causes de décès évitables. Cependant, à ce jour, il semblerait que l’application des principes de soins émis par la doctrine TCCC continuerait d’assurer la meilleure chance de survie aux blessés de contextes violents et ce, tant en milieu militaire que civil.

II – Objectifs et buts 

Les objectifs des techniques spécifiques de Premiers Soins en contexte hostile sont de parvenir à ce que chaque personne soit capable de se traiter elle-même (Self-Aid), de traiter une autre personne (Buddy-Aid) et d’utiliser efficacement un IFAK (kit individuel de premiers soins).

Le premier de ces objectifs, est une différence notoire entre les premiers soins classiques et ceux destinés aux zones hostiles, car une emphase est ici mise sur le fait qu’en cas de blessures dans une situation dégradée, la victime sera, dans un premier temps, sa meilleure chance de survie, voire peut-être même l’unique. Le blessé doit pouvoir se traiter lui-même (Self-Aid). Lors d’une attaque dans un hôtel, par exemple, avec de nombreux blessés et tués, il est clair que dans les premières minutes, voire durant toute l’attaque, les victimes doivent se prendre en charge dans la mesure de leur capacité. S’autoappliquer un garrot est un exemple de soins qu’un blessé peut se porter à lui-même et ainsi sauver sa propre vie. 

Le second objectif – traiter/porter secours à une autre personne – est évident et commun à toute procédure de Premiers Soins. 

« En zone hostile, le blessé doit pouvoir se traiter lui-même »

L’auteur portant secours à un polytraumatisé en contexte dégradé (2016). Artère poplitée et tibia sectionnés, ce blessé n’aurait pas survécu plus de quelques minutes sans la pose d’un garrot efficace.

Le dernier objectif sous-entend quant à lui l’idée d’avoir un de ces kits à disposition le jour où ce sera nécessaire, il faut donc emporter un kit compact partout et toujours puisque par nature, les situations d’urgence sont imprévisibles. 

Durant les premières minutes après une blessure, surtout en contexte dégradé, on ne pourra donc souvent compter que sur soi. En effet, soit on est seul, soit les autres ont eux-mêmes des soucis et luttent pour leur propre survie, soit on est entouré de gens en panique ou volontaires, mais sans compétences médicales, soit les secours professionnels sont débordés ou ne peuvent pas accéder au site (menace toujours présente), soit tout cela réuni ! 

Les buts des techniques spécifiques de Premiers Soins en contexte hostile sont d’éviter le suraccident (en devenant soi-même une victime par exemple), de traiter les blessés et de poursuivre votre survie (mise en sécurité, maintien en vie des blessés, extraction de la zone hostile). Si le premier point paraît évident, développons les deux autres points.

Éviter le suraccident a évidemment toute son importance, il faut agir de manière à ne pas occasionner de nouvelles victimes, dont le(s) secouriste(s). L’état d’esprit et la préparation mentale des intervenants seront déterminants. Ne pas immédiatement porter secours à un blessé (un proche ?) qui vient de tomber sous une balle lors d’une attaque est contre nature et oblige à lutter contre le tempérament grégaire de la nature humaine. Mais il est indispensable de savoir se contrôler et de n’intervenir que lorsque certaines conditions, qui seront développées dans les lignes suivantes, seront remplies. 

Il faut donc garder à l’esprit qu’être capable de se traiter et/ou traiter un membre de votre famille, un ami, un collègue ou un étranger dans un environnement hostile est de votre responsabilité, particulièrement durant les premiers instants qui peuvent s’avérer longs. 

Last but not least : Poursuivre votre sauvetage est le but optimal à atteindre évidemment. Se sortir de la zone hostile, vivant et le plus entier possible, tout en sauvant le maximum de personnes (des blessés ou non) est la finalité absolue. 

La clé pour parvenir à l’accomplissement de ces 3 buts passera par le maintien permanent de l’équilibre entre ce qui est sécuritairement faisable et médicalement souhaitable pour les victimes.

Les 3 zones

Les Premiers Soins en contextes dégradés sont divisés en 3 différentes zones et c’est là une autre des différences majeures avec les Premiers Soins « en situation normale ». L’application de ce principe de phasage va garantir un maximum d’efficacité dans votre survie et l’accomplissement des 3 buts mentionnés plus haut. La compréhension mais surtout l’application de ce concept de zones constitue la clé de voûte de la doctrine et en assure toute l’efficacité. 

Les 3 zones peuvent porter des noms différents en fonction des organismes, pays, comités médicaux ou autres, émetteurs de directives sur le sujet. Dans cet article, nous utiliserons les dénominations suivantes, car assez visuelles : Zone Rouge (ZR), Zone Orange (ZO) et Zone Verte (ZV).

Même si nous parlons de couleurs pour qualifier ces zones — il faut bien leur donner un nom pour en expliquer le concept — il est important de comprendre que ces zones ne sont bien souvent pas fixes sur le terrain. Les situations évoluent (un tireur actif qui se déplace dans un centre commercial p.ex.) et de ce fait, la disposition des zones change également. Il serait plus complet de parler en termes de « menace ». 

« Dans la Zone Rouge, on est sous la menace directe du danger »

  • Dans la Zone Rouge (ZR), les victimes ou intervenants sont toujours sous la menace directe et les soins qu’ils peuvent procurer sont très limités. 
  • Dans la Zone Orange (ZO), les victimes ou intervenants sont sous une menace devenue indirecte et davantage de soins peuvent être promulgués aux blessés, mais les ressources restent limitées. 
  • Enfin, dans la Zone Verte (ZV), la menace a disparu, les blessés sont dans des installations médicales provisoires (Poste Avancé, hôpitaux, infirmerie…) et sont pris en charge par les professionnels de la santé.

Que faire dans chaque zone ?


Zone RougeZone OrangeZone Verte
AspectSécuritaire ? Run/Fight/Hide*Communiquer** ⭡⭤ 
Observer à 360°Communiquer** ⭡⭤  
Observer à 360°Communiquer** ⭡⭤
AspectMédical ?  Pose de garrot*MARCHE*Réévaluer
Mnémotechnique ?SEGE* MARCHE*3R (RRR)*
Équilibre à viser ?Sécurité primeÉquilibre entre Sécurité et Premiers SoinsPremiers Soins priment

* : voir détails dans cet article (SEGE et garrot) ou prochains numéros (MARCHE et 3 R)

** ⭡ : communication vers 112        

    ⭤  : communication entre membres du groupe (survivants, secouristes, victimes)

III – La Zone Rouge (ZR)

Run/Hide/Fight (Fuir/Se cacher/Se battre)

Une connaissance élargie de ce concept peut s’avérer intéressante. On trouve sur Internet de nombreuses publications sur le sujet. Au départ, développé aux USA pour apprendre au public à réagir efficacement lors d’évènements impliquant un tireur actif, cette stratégie est transposable aux attaques terroristes, voire même à toute situation hostile. 

Face à un effondrement de la normalité, pris au milieu d’un attentat dans un métro, une explosion terroriste ou non, une attaque d’un tireur actif/tueur fou, d’un massacre dans une salle de concert ou sur une terrasse de café, il faut choisir une des 3 stratégies : Run/Hide/Fight, littéralement : Fuir/Se cacher/Se battre. Quel profil des trois être ? À chacun de le déterminer. En fonction de quels critères ? Des compétences, du rôle dans la crise (un policier en service ne réagira pas comme une adolescente qui rentre du lycée), du tempérament de chacun, des moyens à disposition, du contexte, de la menace… Mais pour tenter de résumer en un principe général on pourrait dire : courez si vous le pouvez ; cachez-vous si vous ne pouvez courir ; et combattez si le reste échoue. 

« Une seule règle : survivre ! »

En ZR, après s’être extrait en rampant, le blessé se met à couvert (des vues/des tirs) et se place un garrot pris dans son IFAK.

On le voit ici, chaque situation est unique et multifactorielle. Il s’agit donc d’adopter la meilleure des 3 stratégies en restant prêt à l’adapter à la dynamique de ces situations. Un tueur en mouvement, une partie d’immeuble où l’on est en train de traiter des blessés menace de s’effondrer suite à l’explosion initiale, une odeur de gaz envahit l’atmosphère, toutes ces situations pourraient nous forcer à passer de la stratégie Se cacher (pour traiter les blessés) à la stratégie Fuir (car le danger devient trop important sur place) et ainsi de suite.

Dans la ZR (Zone Rouge), c’est l’aspect sécuritaire qui prime sur tout. La ZR est la zone où l’on se trouve clairement sous une menace directe. C’est le lieu de l’explosion où un effondrement est possible, c’est la partie de bâtiment où le tireur fou rôde toujours, c’est l’étage de l’hôtel où les terroristes tirent… L’idée maîtresse est donc de sauver sa propre peau et de s’extraire ou d’extraire la ou les victimes comme on peut si c’est faisable. Ça peut vouloir dire en rampant dans une pièce devenue sombre ou enfumée, sous les tirs de terroristes ou un amok en action. 

Techniques d’extraction de blessés pour la ZR. À gauche en porter-pompier, à droite avec la méthode Rautek.

Buts :

  • Se sortir de la zone avec le moins de blessures ou avec le moins de blessés possible
  • Éviter d’autres blessés et empêcher de nouvelles lésions aux blessés existants
  • Apporter une réponse maximale à la problématique
  • En fonction de la situation, choisir une des attitudes Run/Hide/Fight — Courir/Se cacher/Se battre

On le constate dans la fiche ZR (v. encadré), le seul soin médical indiqué dans la Zone Rouge sera de considérer le placement du garrot si la menace le permet. En effet, au milieu d’une zone où la menace reste directe, parfois même avec un saignement important, il sera plus judicieux de ramper pour se mettre à couvert, protégé et seulement à ce moment-là, sortir l’IFAK et s’autoappliquer un garrot. Les mêmes considérations sont évidemment à retenir si on doit s’occuper d’une autre personne : extraire de la ZR d’abord, traiter ensuite.

Mise en place d’un garrot SWAT.

Que retenir ?

Avant de poursuivre, il est temps pour un rappel des points-clés de la Zone Rouge (ZR). Dans la ZR, le danger est partout et seule notre survie importe. Oui, pour être capable de secourir quelqu’un, il est nécessaire d’être soi-même en vie et entier, donc immédiatement à couvert, puis évaluer la situation, puis agir (Run/Hide/Fight). Il faut être prêt à se traiter soi-même et le seul traitement possible dans la ZR est éventuellement la pose de garrot que l’on mettra haut et serré sur les vêtements et qu’on ne retirera ou ne relâchera pas. Dès que possible et faisable : s’extraire ou extraire la victime comme on peut (porter-pompier, Rautek…) vers une zone moins exposée : la Zone Orange (ZO) ou zone de menace indirecte. Dans la ZO, nous déroulerons le protocole de soins MARCHE afin de prévenir les décès évitables. On en parle dans le prochain numéro. D’ici là, assimilez la ZR, équipez-vous ainsi que votre tribu d’un IFAK, accoutumez-vous à son emport 24/7 et entraînez-vous au placement de garrot.

Stay sharp, safe and ready* !

*Restez à l’affut, en sécurité et prêt !

Commander survival 13

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Joël Schuermans

Après 12 ans passés dans une unité commando, il a repris une carrière de medic spécialisé dans les zones hostiles et/ou isolées. Aventurier et voyageur au long cours, il est un spécialiste médical pour expéditions et missions lointaines. Conseiller éditorial du magazine Survival, auteur de plusieurs livres et de nombreux articles. Vidéaste et photographe, il réalise des reportages écrits et vidéos sur certains sujets d'aventure et notamment sur les rangers de la lutte anti-braconnage en Afrique.

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