Deep Time, l’interview exclusive de Christian Clot !

Quinze volontaires, quarante jours, dans la grotte de Lombrives. Une première mondiale pour une expédition de recherche hors norme sur les capacités humaines d’adaptation face à de nouvelles conditions de vie, hors du temps. Une expédition confinée dirigée par l’explorateur Christian Clot que Survival avait rencontré à l’occasion du dossier Chaleurs extrêmes (S#27) et que nous sommes retournés voir le temps d’une interview exclusive au sujet de cette incroyable expérience de confinement volontaire.

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Exploration de la grotte de Lombrives
© DeepTime-Human-Adaptation-Institute

SURVIVAL : Tes aventures te mènent en général plutôt vers les grands espaces, et tu étudies l’adaptation humaine face à ces biotopes. Pourquoi, cette fois-ci, avoir choisi un espace confiné, la grotte de Lombrives ?
Christian Clot : Pour être plus précis, mes explorations me mènent à étudier les mécanismes à l’œuvre dans l’adaptation humaine face à des conditions extrêmes, où désorientation et incompréhension face aux évènements sont maitres mots. Je travaille donc aussi bien dans des milieux naturels extrêmes (exploration de la cordillère Darwin par exemple) que sur des situations où se jouent de vraies tragédies vivantes (catastrophes naturelles, migrations forcées, etc.). La grotte met en lumière l’absence de temps. Nous aurions pu choisir un bunker, une construction humaine froide et artificielle. Mais je suis convaincu que le contact avec un milieu naturel est fondamental dans la notion d’adaptation, tout comme la capacité d’émerveillement. Le bunker ne remplissait pas ces critères. La grotte était le milieu naturel le plus adapté pour créer cette double complexité : absence de temps, et conditions naturelles particulières. Dans le futur, les transformations ne seront jamais uni-factorielles, les changements seront systémiques. On a donc choisi ce cadre pour se poser la question de nos adaptations futures.

S. : Tu as donc choisi la grotte de Lombrives, en Ariège. Quelles étaient les caractéristiques propres à ce confinement un peu particulier ?
Christian Clot : La grotte de Lombrives est une belle grotte. Cela était essentiel pour moi. Je suis persuadé que pour que l’humain continue à avancer, il faut de belles choses, au sens de choses positives. Pour désirer la suite, pour vouloir continuer, il faut des émerveillements, comme par exemple ceux générés par un milieu riche. La grotte de Lombrives est grande et spacieuse. On y accède par une ouverture à la surface, et le premier quart est d’ailleurs visitable. Ensuite, c’est par un profond gouffre de 90m qu’on atteint la partie la plus profonde. Nous n’étions pas les premiers à y entrer. Mais pour le groupe, c’était bien la première fois. Cette grotte possède aussi la caractéristique de ne pas générer, de par sa taille, un sentiment de claustrophobie. Nous avons pu explorer et découvrir un écosystème intéressant. Il y fait sombre, pas plus de 10 degrés, et plus de 100% d’humidité. Il y même des lacs, on peut y naviguer. Ce plaisir de l’émerveillement par le territoire est ressorti chez tous les participants ! Cette équipe a mené une vraie exploration. Ce projet commun nous a poussé en avant.

S. : Passé ce moment d’exploration, cette arrivée dans la grotte, quelles dynamiques se sont mises en place ? Une routine s’est-t-elle installée ?
Christian Clot : Il y a 3 étapes bien distinctes qui se sont matérialisées. La première étape, c’est celle de l’intérêt, de la découverte. On est dans un nouveau milieu, et pour l’appréhender, il faut mettre en œuvre des techniques et des compétences bien spécifiques. Il y avait des personnes qui n’avaient jamais fait de rappel ou de spéléologie. Il fallait leur apprendre à aller collecter de l’eau, à 20m de hauteur ou 90m de profondeur avec des techniques de cordes très complexes. Cette phase peut être estimée à 1/3 du temps. Se télescopent alors la mémoire de la surface (corps et esprit) et ce nouvel apprentissage. Excitation et suractivité sont très présentes. Ensuite, c’est la deuxième phase. C’est la combinaison de trois phénomènes : la fatigue créée par l’effort d’adaptation fourni à la phase 1, une sorte d’ennui qui peut s’installer quand le système tourne enfin, et la réalisation de la perte du monde d’avant. Le groupe est alors le seul nouveau monde. Et on s’interroge sur les sentiments qu’on porte à ce nouveau groupe. Cette phase est caractérisée par l’apathie. A ce moment-là, l’envie d’interagir diminue. Les interactions sociales journalières ont été divisées par 10 dans la grotte, lors de cette phase. Le cerveau ne fonctionne plus normalement, on rentre dans sa bulle. Le problème c’est que cette situation peut perdurer. La troisième phase, la sortie de l’apathie, est provoquée par un déclencheur, une « épiphanie ». Passer de la conscience de la nécessité d’un changement à l’action. Pour nous, ça a été l’exploration, l’envie d’aller plus loin que le premier périmètre. Et avec ceci, la mise en œuvre de travaux scientifiques complémentaires liés à la grotte (inventaire des glyphes, topographie). Le groupe se resynchronise alors, non plus en fonction de paramètres « naturels » externes mais en fonction de son propre rythme. Et là, on pourrait presque imaginer rester indéfiniment, si les ressources le permettent. La période de 40 jours nous permet d’observer ces 3 phases.

S. : Alors, selon toi, on pourrait vivre à long terme dans une grotte comme celle-ci ?
Christian Clot : S’il y a une volonté commune de coopérer vers un but commun, je pense que l’espèce humaine est capable de s’adapter à presque toutes les conditions. Une grotte pose de nombreuses contraintes. Pas d’électricité générée naturellement par le soleil, pas de plantes qui poussent, répliquer cette énergie serait très couteux et compliqué. Mais la grotte est un milieu potentiellement intéressant : on peut imaginer que, dans le futur, les conditions climatiques nous imposeront peut-être de nous protéger de températures extérieures. Si nous n’avons plus les moyens de construire des abris, il nous faudra peut-être aménager ce genre de grottes. Cela peut aussi s’appliquer dans l’espace. Quid de l’aménagement de grottes sur la Lune et sur Mars ? Ces réflexions sont en cours !

S. : Sans nous révéler le contenu de ton livre, quelle est la chose la plus inattendue que vous ayez pu observer ?
Christian Clot : Il y a eu plusieurs choses. La notion de phases, nous l’avions plus ou moins anticipée. Mais il y a eu un vrai paramètre de nouveauté : cette expérience était vraiment la première du genre, pour un groupe ! D’autres personnes, seules, se sont immergées dans une grotte (Michel Siffre en 1962 par exemple) pour étudier les cycles chrono-biologiques. Mais ici, nous avons découvert à quel point l’horloge sociale a fini par remplacer l’horloge solaire. La deuxième chose qui a vraiment été une surprise, c’est cette notion de liberté retrouvée par tous les participants à la phase 3. La liberté est une perception cérébrale incroyable. Nous étions enfermés, mais la possibilité de vivre à nos propres rythmes, câblés uniquement sur nos sentiments, nos corps, nos sensations (manger quand on a faim, dormir quand on a sommeil) nous a permis de ressentir un sentiment incroyable. Sans paraphraser de grands philosophes, on a vraiment eu l’impression que la liberté était indépendante de nos conditions de vie d’enfermement. Plus d’injonctions temporelles, plus de flux constants d’informations. Tout le monde s’est senti, finalement, extrêmement libre, une fois l’apathie passée, une fois recâblé à son corps biologique.

S. : Alors, pourquoi ressortir ? Ce désir de retrouver le monde à l’extérieur s’est-il manifesté chez les participants ?
Christian Clot : De manière quasiment unanime, non. Tout le monde serait bien resté un peu plus longtemps. Tout d’abord car nous avions l’impression d’être restés moins longtemps que prévu. Le temps s’est distordu. Et puis, aussi, car nous étions conscients que la sortie signifiait la rupture, la fin de cette communauté, de ce groupe que nous avions fait fonctionner. Nous avions l’impression de ne pas avoir vraiment terminé l’expérience. Mais finalement, c’est un peu l’histoire de l’humanité. Se cantonner à un espace commun, qui délimite ce qu’on connait, jusqu’au jour où une personne se dit « bon, il est temps d’aller voir un peu plus loin, qu’est-ce qu’il y a dehors ? ».

Christian Clot et Margaux Romand Monnier travaillant sur les protocoles scientifiques in situ © Deep Time – Human Adaptation Institute

S. : Revenir à la surface après plusieurs semaines a dû constituer un vrai challenge. Comment intégrer cette expérience à la vie courante ?
Christian Clot : Je vais parler pour moi, car je ne peux pas parler pour tous les participants. Mais globalement, chez tout le monde, cette expérience a provoqué des changements. Surement en écho à des désirs préexistants, mais la mission a été le déclencheur de modifications. A la sortie, nous avons retrouvé ces injonctions temporelles. Et là, oui, nous avons tous constaté que la société faisait face à un problème dans son rapport au temps. La société occidentale entretient une glorification de l’accélération du temps. Des publicités nous promettent une livraison de repas en moins de 10 minutes ! C’est une aberration totalement déconnectée de nos réalités physiologiques. Le cerveau ne pourra pas intégrer, à long terme, cette accélération toujours plus grande, il est soumis à des demandes toujours plus rapides, qu’il ne pourra pas traiter. C’est une vraie question cognitive, et écologique. Une question de santé mentale même.

S. : Alors Christian, comment fais-tu, toi, pour ralentir le rythme ?
Christian Clot : J’ai développé l’expérience, au travers de mes expéditions, de ces retours. Pour contrebalancer ces phases très actives, dictées par le rythme du monde (notamment parce que je dirige un institut ancré dans le réel, en collaboration avec des chercheurs sur différents fuseaux horaires), j’ai besoin de ces phases de coupure. Mon métier me le permet. Partir en expédition, par exemple, remplit ce besoin : cela permet de décrocher, de trouver sa propre temporalité. Pendant le premier confinement, dans l’impossibilité de m’extraire des flots d’information et de ces injonctions de disponibilité permanente, j’ai senti une certaine difficulté. Dans ma vie quotidienne, en dehors de ces bulles, je pose mes limites. Je ne veux pas qu’on attende de moi une réponse instantanée quand on m’envoie un email.

S. : Selon toi, quelles pourraient être les clés pour changer notre rapport au temps, alors, et regagner en liberté ?
Christian Clot : Tout d’abord, je pense qu’il faut faire attention. On ne peut pas dire « il faut que tu fasses », à quelqu’un. Car tout le monde n’a pas l’opportunité, pragmatique, de faire un pas de côté. Mais pour impulser un changement global, il faut que la société se saisisse de cette question, qu’elle reprenne le contrôle de ses minutes. Quitte à légiférer si nécessaire. Aujourd’hui, on voit des petits groupes de personnes effectuer ce changement, des communautés réduites se réorganiser et redéfinir leur temporalité. Mais ce n’est pas suffisant pour résoudre le problème du monde. Il faut rendre accessible à tous cette liberté. On est finalement, actuellement, dans cette deuxième phase de Deep Time. Apathiques, figés, sidérés face à un monde dont les modes de fonctionnement semblent ne plus fonctionner. Un peu fatigués des adaptations que ces nouvelles données nous demandent, ressentant parfois le besoin de s’isoler. Mais il va nous falloir sortir de cette phase et retrouver le goût de l’après. Entrer dans la phase 3. Mais la question se pose : quel est le déclencheur qui va nous faire sortir de la stupeur ?

S. : Merci Christian. Pour découvrir les dessous de cette aventure humaine incroyable, rendez-vous en librairie. Les résultats scientifiques sont en cours de consolidation et seront publiés dans les prochains mois, et probablement prochaines années, car l’étude se poursuit, bien entendu.

Deep-Time

Deep Time, 40 jours sous terre

Le 14 mars 2021, ils sont sept femmes et huit hommes à se cloîtrer pour quarante jours dans la grotte de Lombrives en Ariège française, sans accès à aucune information temporelle. Ni soleil, ni montre. Isolés dans cet environnement qui leur est inconnu, ils vont mener des études uniques sur la capacité du cerveau à comprendre le temps et à recréer une nouvelle synchronisation, permettant au groupe d’agir en commun dans ce contexte si particulier. Comment se donner rendez-vous pour un travail ? Comment fonctionner ensemble alors que seuls les rythmes biologiques personnels dictent les périodes de sommeil et de veille ? Comment s’adapter à cet univers nocturne, à température et humidité constantes (10° C et 100 %) ? Quelques questions parmi bien d’autres qui permettent de réfléchir à ce que pourraient être de nouvelles modalités de vie sur une Terre bouleversée par le changement climatique ou sur d’autres planètes. Mais surtout une splendide aventure humaine qui montre combien la coopération est nécessaire pour dépasser les situations difficiles !

264 pages – Éditions Robert Laffont / 20€
Disponible sur www.librairie-ducollectionneur.com

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